«Ce sont les petites gens qui m'intéressent»propos recueillis par Laurence Debril
Un livre de photos et deux expositions rendent hommage à l'immense travail du dernier «photographe humaniste». Récit d'une vie
A 95 ans, il est le dernier représentant de la talentueuse escouade des «photographes humanistes», composée notamment de Boubat, Doisneau, Cartier-Bresson et Brassaï. Willy Ronis nous reçoit dans son appartement du XXe arrondissement de Paris, cette ville où il est né, qu'il a toujours aimée et qui lui rend aujourd'hui hommage, avec deux expositions. Derrière son bureau, encombré de livres, de photos et des dernières épreuves de son ouvrage Paris éternellement, qui sort ces jours-ci et propose 200 clichés, surtout inédits, il se raconte avec modestie et gentillesse. Rencontre avec un grand monsieur qui a toujours posé un regard lucide et bienveillant sur ses semblables.
Reportage photo et entretien vidéo avec Willy Ronis
Que signifie être un «photographe humaniste»?
Que tout ce qui est humain est mien. C'est s'intéresser aux gens qui nous ressemblent, non aux individus exceptionnels. Notre terrain de prédilection à nous, c'était la vie quotidienne. Surtout, jamais de scoop! Dans mon livre, j'écris que mon métier a été «une marche à petits pas vers une représentation poétique du bonheur modeste». Sans doute parce que je viens d'une famille modeste, je ne me suis jamais plu dans les beaux quartiers: ce qui m'intéresse, ce sont les petites gens. Il y a moins de retenue chez elles, de la gaieté spontanée - lorsqu'il y a de la gaieté, bien sûr... Cela ne m'a pas empêché d'être sous contrat avec Vogue pour des photos de mode. Mais ce n'était qu'un intermède amusant: je me serais ennuyé à travailler en permanence pour eux, même bien payé. Il y avait trop d'artifices, pour moi. Ce n'était pas du tout ma vocation.
A propos de vocation, est-il vrai que vous souhaitiez être musicien?
Oui, je voulais être compositeur, mais je n'ai pas pu, pour des raisons familiales. En rentrant du service militaire, j'ai dû abandonner mes études de composition, car mon père, propriétaire d'un atelier photographique, était tombé gravement malade: il avait besoin de moi dans son studio. Jusqu'à sa mort, en 1936, je suis resté à la boutique.
A la mort de votre père, vous dites: «Je perds ce jour-là celui qui fut ma véritable mère.» C'est étrange, comme formule...
Mon père, c'était ma petite maman. Il était d'une nature tellement riche, généreuse, optimiste, même dans les pires moments, que j'étais attiré vers lui. Le deuil a été épouvantable. Le voir souffrir, surtout, a été horrible. En ce temps-là, on ne calmait pas la douleur comme aujourd'hui, et c'était commettre le dernier des outrages à la destinée que de parler de morphine. Ma mère, elle, était une femme que je n'aimais pas. Elle avait un caractère qui ne s'est jamais accordé au mien. Sans doute m'aimait-elle, mais d'une façon très maladroite, et je ne pouvais pas la payer de retour. Alors qu'elle était professeur de piano, elle voulait un fils médecin ou ingénieur et trouvait que la musique était un métier de crève-la-faim, de bohémien. Une vraie maman juive, quoi...
Votre formation, vous l'avez donc faite seul. Vous écrivez: «C'est Bruegel, Rembrandt, Teniers, Van Ostade et les autres qui furent mes véritables maîtres»...
Oui, ce sont eux qui ont formé mon œil à la composition, qui m'ont appris ce que c'était que le corps dans l'espace et le placement des personnages les uns par rapport aux autres. Ce sont ces moments de ballet que j'aimais enregistrer. Mais attention: une photo se mérite; on ne vous l'offre pas sur un plateau d'argent! Il faut anticiper, espérer et, à un moment, déclencher. La première est rarement la meilleure. Parfois, il faut attendre longtemps. Les alliés du photographe, comme je l'explique dans mon livre Derrière l'objectif, sont la patience, la réflexion, le hasard et le temps. Il y a des scènes que j'appelle «à développement prévisible», où il faut juste attendre - par exemple, un couple d'amoureux photographiés au Vert-Galant [square sur l'île de la Cité, à Paris], devant qui j'ai attendu qu'un bateau passe. Et celles où il faut vraiment réfléchir au meilleur point de vue, hésiter, puis se décider.
Vous n'avez que très rarement procédé à des mises en scène. Vous écrivez: «Par goût ou par choix, je préférais travailler sur le vif.» Laisser faire le destin, c'est plus savoureux?
Oh oui! Je trouve que j'ai beaucoup plus mérité une photo chipée au hasard que si je l'ai conçue, construite et fabriquée. La mise en scène, je me la suis permise lors de reportages commandés, si j'avais loupé un truc, par maladresse ou parce que j'étais en fin de film. Dans la chasse libre, non.
C'est quoi, la chasse libre?
Quand je me promenais avec mon appareil, le nez en l'air, porté par ce qui peut survenir. Ce sont les promenades «pour voir». C'est un exercice qui n'est pas toujours très gratifiant, car il y a des jours où vous ne voyez rien. Parce que vous êtes mal disposé, il y a des évidences qui vous échappent. Cela nécessite d'avoir une grande disponibilité.
Lorsque vous étiez contrarié, malheureux, troublé, vous travailliez moins bien?
Ah oui! certainement. Parce que ma réflexion était alors parasitée par mes soucis, qui m'empêchaient d'aller au-devant de mes images. Préoccupé, je ne voyais pas.
Après avoir regardé votre travail, on pourrait penser que vous avez été un homme heureux: vous avez beaucoup vu...
J'ai surtout vécu très longtemps! Mais j'ai eu de nombreux jours de panne, où ça ne marchait pas bien. C'est pour cela qu'il y a aussi de la mélancolie dans mes images, parce que je n'étais pas toujours très heureux dans mes chasses libres.
Et aujourd'hui?
J'ai deux cannes anglaises, de l'arthrite, je ne sors quasiment plus, sauf pour mes exercices quotidiens, dans le square en bas de chez moi, où je vais marcher un peu. Jusqu'en 2001, j'emportais toujours un appareil photo, «au cas où...». Mes dernières prises de vue datent de cette époque; il s'agissait de nus. Aujourd'hui, c'est fini: il n'y a plus de piles dans mes appareils; mon laboratoire est neutralisé - un vrai grenier.
Avez-vous connu des périodes de doute?
J'ai toujours su ce que je voulais montrer: des tranches de vie où chacun pouvait se reconnaître, sans artifices. Une chose m'a beaucoup protégé: comme la photo était le résultat d'un accident, mais non d'une vocation, je n'ai jamais été obsédé par mes prédécesseurs. Je les ai admirés, appréciés, mais je n'ai jamais été influencé. J'ai toujours senti que j'avais des dispositions et développé ma voie propre. Et, même si, parfois, j'ai fait des compromis commerciaux, je n'ai jamais menti.
Willy Ronis à Paris. Exposition gratuite, à l'Hôtel de Ville, Paris (IVe), jusqu'au 18 février 2006.
Trois Photographes humanistes. Frédéric Barzilay, Lucien Hervé, Willy Ronis. Musée Carnavalet, Paris (IIIe), jusqu'au 15 janvier 2006.
Willy Ronis. Paris éternellement (Hoëbeke). 200 photographies, 34 €. Sortie le 24 octobre
J'ai eu l'occasion de rencontrer ce géant de la photo française et mondiale , que dis-je , cotoyer quelques jours , grâçe à un stage photographique de 3 mois à Crolles en Isére . Nous avions un instructeur qui à été élève de WIILY RONIS , il nous à fait rencontrer cette si grande sensibilité et cet amoureux de Paris et de la Provence.
J'avoue que je fais très attention à toutes les nouvelles de ce grand bonhomme , pour la raison que j'ai été marqué par cette rencontre . Qui m'a tellement fait du bien que je lui ai offert une de me oeuvres , en me rappelant ces paroles , et ces écrits à propos de ce présent que je lui avais offert ; il a remercié le poéte et le photographe , j'ai été très touché .
Je l'ai rencontré quelque fois aux rencontres d'arles , mais je n'ai jamais osé le déranger , il y a tellement de monde qui gravite autour .
Merci Monsieur RONIS
ma photo préféré est la péniche aux enfants quel coup d'oeil , quel flair , admiration sans bornes
article et vidéo à cette adresse,
http://www.lexpress.fr/mag/arts/dossier/photographe/dossier.asp?ida=435316
Merci à l'express
Je vais intervenir sans lien avec ce qui a été dit avant et je vous prie de m’en excuser. Il s’agit pour moi de vous faire découvrir un site récemment apparu sur lequel est présenté un photographe dont les portraits de dos m’émeuvent tant que je veux le dire à tout le monde. Allez voir sur http://philippemoraly.free.fr
Une internaute.
Pour avoir consulté le site http://philippemoraly.free.fr/ conseillé par Marie et présentant quelques photographies (trop peu) de Philippe Moraly, je peux dire aussi que ces images, ces portraits d’anonymes, de passants, vus de dos sous des abribus, sont singuliers, touchants, drôles.
Ces photos datent des années 80 mais apparaissent hors du temps, ou plutôt, dans le temps propre à ces individus pris à leur insu… d’autant plus « là » qu’ils ne savent toujours pas qu’ils ont atterri tout en couleurs encore chaudes sur un site internet 20 ans après.
Les polaroïds « retravaillés » confirment l’univers troublant de l’auteur.
Les titres, subtiles et décalés sont indissociables des images.
J’espère que l’ensemble de son œuvre sera bientôt visible dans une exposition ou un livre.